Réflexions et Fragments
Je n’ai jamais su écrire en lignes droites.
Mes pensées arrivent par vagues, par éclats, par silences prolongés. Certaines naissent d’une blessure, d’autres d’une prière muette, d’autres encore d’un regard posé trop longtemps sur le monde.
Ici, il n’y a pas de démonstration.
Seulement des traces.
Des réflexions qui cherchent sans conclure, des fragments qui apparaissent quand la parole déborde. Des textes écrits à hauteur humaine — fragile, lucide, parfois tremblante. J’écris quand penser devient trop lourd pour rester invisible, quand le réel demande à être traversé plutôt qu’expliqué.
Ces pages ne proposent pas un chemin.
Elles en dessinent plusieurs, souvent contradictoires.
On y croise la foule et la solitude, le doute et la foi, le corps et ce qui lui échappe. On y entre comme dans une chambre intérieure, là où les mots ne cherchent pas à convaincre, mais à rester justes.
Si tu lis, fais-le lentement.
Si quelque chose résiste, laisse-le.
Ce qui est écrit ici n’attend pas d’être compris.
Il attend d’être rencontré.
Dounia Benamer

Reflexion
L'hypocrisie moderne
L’hypocrisie moderne ne ment pas frontalement.
Elle sourit.
Elle se cache derrière des mots propres, des causes bien rangées, des indignations à horaires fixes. Elle parle fort de tolérance, mais choisit soigneusement qui mérite d’être toléré. Elle applaudit la différence tant qu’elle reste esthétique, rentable, partageable.
Aujourd’hui, on ne juge plus — on déclenche.
On n’exclut plus — on ignore.
On ne blesse plus — on explique.
L’hypocrisie moderne adore les récits. Pas la vérité. Le récit. Celui qui rassure, qui simplifie, qui permet de dormir tranquille en se croyant du bon côté. Elle transforme la complexité en slogan, la douleur en contenu, la morale en posture.
Elle prétend aimer les âmes sensibles, mais fuit dès qu’elles deviennent inconfortables. Elle célèbre la vulnérabilité à condition qu’elle soit bien éclairée, bien formulée, surtout jamais dérangeante. Elle veut des blessures qui inspirent, pas des blessures qui saignent.
Elle dit : parle.
Puis elle écoute à moitié.
Puis elle se lasse.
Le monde moderne aime l’idée de la profondeur. Pas la profondeur elle-même. Trop lente. Trop silencieuse. Trop exigeante. Alors on préfère l’apparence de la pensée à l’effort de penser. On préfère l’opinion rapide à la vérité fragile.
L’hypocrisie moderne ne déteste pas la vérité.
Elle la contourne.
Elle sait exactement quand se taire pour rester respectable, quand s’indigner pour rester visible, quand compatir pour rester du bon côté de l’histoire. Elle ne cherche pas le juste. Elle cherche le consensus.
Et pourtant, ce qui fait peur, ce n’est pas l’hypocrisie des autres.
C’est celle qu’on apprend à cultiver en soi, pour tenir, pour appartenir, pour ne pas être seul.
Alors certains se taisent.
D’autres jouent le jeu.
Et quelques-uns écrivent.
Pas pour dénoncer.
Mais pour ne pas devenir ce qu’ils voient.
Parce qu’à force de vivre dans un monde qui confond la morale avec la mise en scène, la sincérité devient un acte presque subversif.
Et rester vrai —
aujourd’hui —
c’est déjà résister.
Dounia Benamer

Fragements
Les Foules
La foule ne crie pas toujours.
Parfois, elle murmure.
Elle avance avec des mots déjà mâchés, des idées héritées, des colères prêt-à-penser. Elle ne sait plus très bien pourquoi elle marche, seulement qu’il faut marcher avec les autres. S’arrêter serait suspect. Penser seul, dangereux.
Dans la foule, personne ne ment vraiment.
Chacun répète.
On confond l’unité avec la justesse, le nombre avec la vérité. On appelle courage le fait de suivre, et lâcheté le fait de douter. La foule aime les réponses rapides — elles évitent la douleur de la complexité. Elle préfère les ennemis clairs aux questions ouvertes.
La foule n’écoute pas.
Elle reconnaît.
Elle reconnaît ce qu’elle connaît déjà, ce qui la conforte, ce qui confirme son rôle. Tout le reste devient bruit. Tout le reste devient menace. Alors elle simplifie, elle caricature, elle tranche. Non par cruauté. Par fatigue.
Ce qui se perd dans la foule, ce n’est pas l’individu.
C’est la nuance.
On y abandonne lentement sa pensée, comme on laisse tomber un manteau trop lourd. On apprend à parler comme il faut, à s’indigner au bon moment, à se taire quand le silence est plus sûr. On apprend surtout à ne plus sentir quand quelque chose sonne faux.
Et pourtant, certains entendent encore.
Ils sentent ce décalage intime, cette gêne sourde quand la foule applaudit trop fort. Ils comprennent que se fondre n’est pas disparaître, mais se dissoudre. Alors ils reculent d’un pas. Juste un. Suffisant pour redevenir seuls.
Là où les foules se perdent,
il reste parfois une voix.
Fragile.
Isolée.
Mais encore capable de dire : non.
Benamer Dounia