Elle ne regardait jamais devant elle quand on la prenait en photo.
Pas par timidité.
Par lucidité.
Son visage portait cette fatigue particulière de celles qui ont compris trop tôt. Pas la fatigue du corps — celle de l’âme qui a appris à se taire pour survivre. Ses cheveux clairs semblaient avoir gardé la mémoire de mains absentes, de silences trop lourds pour une enfance. Elle marchait souvent à côté des choses, jamais dedans. Comme si le monde était une pièce dans laquelle elle n’avait pas été invitée, mais où elle restait quand même, par politesse.
On disait d’elle qu’elle était discrète.
En réalité, elle observait.
Elle connaissait le poids exact des regards. Elle savait reconnaître ceux qui cherchent à posséder, ceux qui jugent, ceux qui traversent sans voir. Elle savait aussi que certains regards peuvent sauver — mais ils sont rares, et arrivent souvent trop tard.
Elle avait appris à faire de son corps un lieu neutre. À ne pas déranger. À ne pas demander. À se tenir droite même quand tout en elle se repliait. On lui avait enseigné très tôt que la douceur devait être silencieuse, que la douleur devait être propre, presque élégante.
Alors elle a grandi ainsi :
à l’intérieur.
À l’intérieur d’elle-même, il y avait des phrases qu’elle n’avait jamais prononcées, des cris rangés comme des livres qu’on n’ouvre pas, par peur de ne jamais réussir à les refermer. Elle écrivait parfois dans sa tête. Des mots sans papier. Des poèmes sans lecteurs. Elle écrivait pour ne pas disparaître tout à fait.
Quand elle se retourne, comme sur cette image, ce n’est pas pour être vue.
C’est pour vérifier si quelqu’un est encore là.
Son regard n’accuse pas. Il interroge.
Il demande : est-ce que cette fois, quelqu’un va comprendre sans que j’aie à expliquer ?
Elle n’attend pas d’être sauvée.
Elle attend d’être reconnue.
Pas comme une histoire triste.
Mais comme une présence réelle, entière, complexe.
Elle est de celles qu’on remarque trop tard.
De celles qui n’ont jamais fait de bruit en tombant.
De celles qui n’ont pas été construites pour briller, mais pour tenir.
Et pourtant — malgré tout —
elle est encore debout.
Pas forte.
Vivante.
Sarah , 2026